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samedi 23 mai
De la jeune femme
Avertissement : entrée à haute teneur biographique et intime.
Certain(e)s m’ont fait remarquer que j’invoquais souvent la jeune femme (figure générique de la femme dans la vingtaine) comme interlocutrice dans mes textes. La jeune femme dit, la jeune femme fait, la jeune femme est…
J’avoue que je n’avais pas remarqué et que la chose me questionne. Nous, sales trentenaires, pouvons être très lourd dans nos remises en question existentielles : cette question vient de me sauter au visage avec, à ses trousses, l’urgence d’y répondre.
Constat : je suis attiré par la jeune femme. En fait, la chose est devenue un running gag, la première question qu’on me pose quand je dis « J’ai quelqu’un dans ma vie » est « Quel âge ? ». Ma plus jeune sœur est particulièrement intéressée par cette question. En général, je rougis et je répond « Trop jeune… », à ce moment certains insistent, d’autre non.
La question est devenue un calvaire ou un automatisme à poser à la jeune femme. Quand elle me plaît (à moins que par toutes sortes de moyen je ne le sache déjà) je finis toujours par poser la question de manière très impolie « Ok, t’as quel âge ? »…Au moment où elle répond la réflexion que je me fais est généralement « shit ».
Cette affirmation mérite que je vous raconte une anecdote. L’été dernier je devais rencontrer deux étudiants (un lui, une elle) à propos d’une recherche : ils avaient monté un projet sur le sujet que je traitais. J’ai proposé qu’on se rencontre à l’Amère à boire, bar de la rue Saint-Denis où je connais nécessairement quelqu’un, quelque part (secrètement, moi et un de mes copains avons surnommé ce bar le temple). Donc, je me présente au temple pour découvrir que lui nous avait choké (un vague problème de lock-out totalement inexcusable), il ne restait qu’elle. Je vous rassure tout de suite, je n’avais (et je n’ai toujours pas) aucune intention autre que de parler du projet (même si elle est magnifique). Plus tard, j’ai compris que cette elle me faisait beaucoup trop penser à moi au même âge… Mais, nous nous asseyons, parlons du projet, finissons par parler d’autres choses, de nos écoles secondaires… nous avons fréquenté la même. J’ai été surpris parce que quand j’y suis allé il n’y avait que des garçons. C’est alors que j’ai posé la question fatidique « Coudonc, t’as quel âge ? ». J’ai eu un authentique moment de panique quand elle a répondu « 19 ans. ». Mes amis me connaissant, s’il ne devait s’en trouver qu’un seul dans ce bar à ce moment-là, j’étais foutu… « RAPH, là t’as fait VRAIMENT fort… T’ES FOU ! ».
J’ai été chanceux, personne ne me connaissant n’était présent..
Alors quoi ? Si je vous en parle c’est parce que je l’assume et parce que je crois avoir répondu en partie à la question. Quand vous tombez systématiquement amoureux de femmes qui ont cinq, dix, voire douze ans moins que vous, ouais, il faut au moins se demander s’il y a un problème. Comme problèmes on peut poser deux hypothèse : complexe de Peter Pan ou éphébophilie.
Complexe de Peter Pan ?
Donc, est ce que je refuse de vieillir ? Est ce que je veux partir pour Neverneverland, devenir un garçon perdu et passer mon temps à me battre contre les Indiens et les sbires du capitaine Crochet pour ne pas vieillir ?
J’y ai pensé, mais la réponse est non.
La chose qui m’a le plus découragé quand j’ai eu trente ans c’est que j’avais la même voix intérieure que quand j’en avais 15, 18 ou 25… Sincèrement, si j’avais pu me faire rembourser mon billet à ce moment là, j’aurais fait un boucan du tonnerre devant l’office de protection du consommateur. En plus, détail dégueu, je me suis réveillé un matin en me cherchant des cheveux blancs et, horreur, je me suis trouvé un bouton… j’avais cru que le contrat était qu’à trente ans on passait physiquement à autre chose (c’est vrai un peu par contre, c’est plus long se remettre d’une brosse…).
Plus encore, j’invoque mes trente ans comme principe de légitimation sociale. J’ai l’impression que les sales méchants Boomers (probablement dirigés par l’infâme Jimi Hendrix dans son repère caché d’une île des Caraïbes avec son numéro deux, Jim Morrison) complotent secrètement pour s’accrocher à la domination du monde. J’ai croisé une de mes professeures d’université au moment du dépôt de ma maîtrise, elle m’a demandé ce que j’allais faire maintenant. J’étais un peu paumé parce que je ne savais pas, je voulais faire un doc, mais je sentais l’urgence de le faire au plus vite parce que je commençais à vieillir. Elle m’a dit « Tu sais, beaucoup de gens font des choses entre les deux, pour se ressourcer, la trentaine c’est la nouvelle vingtaine »… Mon esprit a fait « NOT ! » et je me suis inscrit au doc (for the record : elle avait un peu raison.). En version moins sarcastique : les Boomers nous prennent encore pour des gamins de quatorze ans : normal mais dépassé. Je réclame ma trentaine comme la justification de mon implication au monde, c’est à moi de décider, c’est mon tour d’essayer des choses parce que je crois que j’ai quelques idées. La seule manière de faire passer ma trentaine est d’assumer que je suis vieux et que j’ai une expérience du monde.
Bon d’accord, il est un peu déroutant au début de pouvoir dire « Il y a vingt ans » et de s’en rappeler, de se rendre compte qu’on a fait du chemin et qu’on a changé. Il est un peu déroutant de pouvoir dire « ben moi il m’est arrivé ça et je l’ai vécu comme ça, ça a bien fonctionné…ça a mal fonctionné… », de se rendre compte que finalement, il n’y a que moi qui décide où je vais et que, à ma grande surprise, le monde me suit.Ça s’appelle la maturité et ce n’est pas un automatisme. Sincèrement, pour rien au monde je ne voudrais ré-avoir 18, 20 ou 22 ans.
Alors quoi ?
Éphébophilie ?
Suis-je un déviant sexuel attiré par les jeunes femmes à peine pubère, les adolescentes naïves et nubiles qui courent les rues ? J’aimerais d’abord vous faire remarquer que la description clinique stipule que c’est sur les filles âgées de 13 à 19 ans que trippent le éphébophiles, légèrement plus jeune donc que la jeune femme. Mais comme je proclame publiquement que l’adolescence se termine à 25 ans, je cours après les problèmes… en plus je vous sens sceptique et vous vous dites « ouais Raph, tu trippes sur des reflets d’éphèbes, essaie pas… ».
Bon, là-dessus aussi je dois vous raconter une histoire (une histoire que je vous promet depuis le début de ce blog) : j’ai eu ma passe t.A.T.u..
Qu’est ce que t.A.T.u ? (Oui beaucoup d’entre vous s’en rapelle probablement… c’était marquant dans l’histoire de la musique mondiale !). t.A.T.u. est un duo de musique électro-(très)pop fondé en 1999 par Ivan Shapovalov, un promoteur sans scrupule de Moscou. Son idée était simple : prendre deux jeunes filles (Elena Katina avait 15 ans et Yulia Volkova 16 ans), leur faire porter un uniforme d’écolière, leur faire chanter de la musique très dansante et, surtout, leur faire faire un vidéo où elles s’embrassent langoureusement… Ça a donné Я сошла с ума(Ya sashla s uma) et sa version anglophone All the things she said. Ce qui est le plus déprimant c’est que ce salopard de Shapovalov a eu raison: succès mondial. Ce qui m’a vraiment interloqué c’est que j’ai aimé ce que j’ai entendu.
J’ai découvert t.A.T.u totalement par hasard. Pour mes trente ans, beaucoup des miens se sont ligués pour me donner un iPod 60 gig. L’objet était magnifique, l’objet était usagé et était déjà rempli de la musique de quelqu’un d’autre, dont All the things she said. J’ai écouté, j’ai aimé sans trop savoir pourquoi… Je n’étais pas trop danse music (je ne le suis toujours pas) mais il y avait un truc de plus dans la composition : un solo clavier-guitare inspiré, des intonations de voix parfois slaves… mais il y avait quelque chose qui me touchait qui ne relevait pas des qualités strictement musicales de la pièce (non, sérieux, il y a mieux). Alors j’ai fait des recherches, j’ai trouvé toutes les chansons de l’album (mes préférés sont Нас Не Догонят(Nas ne dagoniat) en anglais Not gonna get us et 30 minutes). Les versions russes me plaisaient beaucoup plus que les versions anglophones et mon vidéo préféré était celui de Not gonna get us (ça me faisait penser aux vidéos québécois des années 80, spécialement Double vie de Richard Séguin). De plus, l’équipe créative n’était pas si conne qu’on pouvait le croire et comportait la co-productrice, Elena Kipper (mon âge en passant) et une ancienne journaliste de NTV, Valeriy Polienko.
Mais tout ça n’expliquait pas pourquoi j’étais touché pas t.A.T.u.. Un soir que j’étais assis devant mon bureau à me demander pourquoi j’aimais ça en regardant Not gonna get us je me suis plutôt concentré sur ce que je ressentais… Ce n’étais pas sexuelle (no way, je suis allé dans un collège privé catho, les jupes d’écolière est pour moi un turn off total), ce n’était pas artistique (un peu quand même), alors c’était quoi ? La réponse est venue sans prévenir, m’a vissé à mon fauteuil et j’ai fait une chute de pression : les deux filles représentaient très exactement le type d’adolescentes dont je m’imaginais être le père… je venais d’avoir un autre âge en une fraction de seconde. Ça expliquait tout : pourquoi le zéro sexuel, pourquoi l’affection, pourquoi j’étais touché parce qui étais présenté comme un drame (deux filles qui s’aiment dans une société russe conservatrice)… au bout de quinze minutes je me suis mis à rigoler de mon côté fleur bleue.
Je ne suis pas éphébophile, je suis un père… différence infinie.
Alors quoi, j’aime la jeune femme par paternalisme ? Quand c’est oui, c’est qu’il n’y a rien de possible amoureusement, quand c’est non, c’est clairement parce que ce n’est pas par amour de la chair fraîche.
Alors pourquoi ?
Si j’ai beaucoup appris sur le monde au cours de ma vie (shit on dirait une phrase tirée d’un roman de Paolo Coehlo), je me rend compte que j’ai assez peu réfléchi sur moi (non sérieux JE NE SUIS PAS NARCISSIQUE) que je me connais assez peu. Comment on se connaît ? Comment on réfléchit sur soi ? À fréquenter les miens (intellectuels, trentenaires montréalais), je parle et je suis compris, mais je viens d’allumer (grâce à la jeune femme) que cette familiarité m’empêchait de porter un regard lucide sur moi et les miens. Voilà, la jeune femme est un principe d’altérité (ô la jolie rationalisation) : c’est une femme (donc pas un homme…) et elle est jeune, un gage nécessaire mais non suffisant d’une nouvelle manière de voir le monde. Ce n’est pas la nouveauté qui m’intéresse autant que la différence, j’ai compris les patterns des générations passées (du moins celles que je fréquente), seule la nouveauté peut permettre la différence dans ce cas… et la jeune femme est différente. Alors je suis placé devant la nécessité de me comprendre pour comprendre l’autre, comprendre ce que je suis pour saisir cette différence, je plonge parfois dans une infinie perplexité devant la jeune femme… Le jeune homme me remet moins en question, parfois oui, mais je me reconnais trop dans son parcours, dans sa manière de voir la vie et ses relations aux autres. La critique que l’on peut faire est : vais-je chercher infiniment cette nouveauté-différence ? Pour une raison étrange, j’ai l’impression que je vais finir par assez me comprendre… le véritable défi sera de ne pas un jour refuser toutes nouveautés.
Car ce que j’adore le plus, c’est voir certains de mes congénères (groucho-marxistes ou libéraux) se disant ouvert à la délibération mais complètement désarmé devant la jeune femme (faudrait-il y voir un certain sexisme dans le fait qu’ils sont moins désarmés par le jeune homme ?) : ils voient superficialité où il y a liberté, il voit contestation de leur autorité où il y a volonté de délibération (celle-là elle me fait bien rigoler) et ils voient ignorance là où il y a une véritable réflexion (qu’ils ne comprennent pas, la dernière est généralement liée au développement de la technologie, particulièrement aux SMS pour une raison obscure).
Commentaire par Raphael @ 17:29