« Get a life... | Retour au Blogue | Batman forever »
mardi 1 avril
Ils vont détruire les Coopérants
Pour faire place au nouveau Centre Hospitalier de l’Université de Montréal, on détruira l’édifice des Coopérants. Cet édifice a été construit au début des années 1980 pour abriter les bureaux de la compagnie d’assurance du même nom (les Coopérants…). Nous on l’appelait, en raison des deux pyramides qui le chapeautent, « les oreilles de Batman ». En fait, du trajet de notre maison de Longueuil (oui je vous révèle l’horrible vérité sur ma personne, je viens de Longueuil) jusqu’aux maisons de mes grands parents, nous avions nos petits rituels.
D’abord en traversant le pont Jacques-Cartier nous devions fixer l’enseigne Molson qui change de couleur et les dire. Mes parents devaient supporter des gamins qui gueulaient « ROUGE… BLEU…ROUGE… BLEU ». Ensuite nous remontions Papineau où il y avait le bar de danseuses L’Étincelle (qui a brulé deux fois) avec son enseigne légendaire de danseuse légèrement vêtue et nous gueulions « LA FEMME TOUT NUE ! » (généralement, pour une raison obscure, c’est mon père qui le criait en premier). Aujourd’hui, tout le pâté de maison a été rasé pour faire place à un joli parc d’où la police m’a déjà sorti (mais ça c’est une autre histoire). Puis nous passions devant l’Hôtel-Dieu et, devant la statut de Jeanne Mance qui aide un homme blessé, on criait « JEANNE MANCE QUI MET UN PATIENT DEHORS PARCE QU’IL N’A PAS SA CARTE SOLEIL ! » (En fait le gag change de génération en génération, mes parents gueulaient qu’il n’avait pas payé sa note, maintenant on peut parler du ticket modérateur). Puis nous arrivions chez les grands parents maternels (Outremont) ou paternels (Ville Mont-Royal. Mes parents ont déménagé à Longueuil pour expier). C’est en revenant que nous devions gueuler, en voyant l’édifice des Coopérants au loin : « LES OREILLES DE BATMAN ! »
Ils vont détruire les oreilles de Batman. L’édifice avait été construit au début des années 1980 par la compagnie d’assurance les Coopérants. Cette compagnie se nommait avant les Artisans coop-vie et avant la Société des Artisans canadiens français. Les Artisans était une coopérative d’assurance ayant débuté à peu près en même temps que les coopératives Desjardins. Il s’agissait d’une société offrant des assurances à un coût abordable à ses membres composés exclusivement de Canadiens français. À l’image du peuple canadien français, ses activités étaient pancanadiennes et s’étendaient même jusqu’à la Nouvelle-Angleterre. Mon grand-père, René Paré, en a été le président de 1944 à 1974 si ma mémoire est bonne.
Quand mon grand-père a pris sa retraite, nous entrions dans la dernière phase de la Révolution tranquille. Le Parti québécois allait prendre le pouvoir deux ans plus tard. Les boomers hippies délaissaient assez peu lentement le bout collectif du hippisme pour n’en garder que les libertés individuelles et l’hédonisme. Peu à peu, les grands projets économiques des années 1960 allaient tenter de se transformer pour que le Québec devienne une véritable économie moderne et que les projets issus de la collectivité deviennent de véritables entreprises capables de jouer le jeu du marché. Les Artisans sont devenus les Coopérants, la compagnie a tenté de diversifier ses activités et s’est lancée dans des projets immobiliers dont les oreilles de Batman sont devenues l’emblème. La récession du début des années 80 a frappé, la compagnie s’est cassé les dents et a dû déclarer faillite.
L’automne prochain, l’édifice sera démoli pour faire place à un centre hospitalier universitaire. Je ne vais pas vous faire le coup de la valeur patrimoniale d’un building à conserver, je voudrais simplement souligner la valeur symbolique du geste. Nous allons démolir ce qui devait être un centre financier, le signe d’un transfert et d’une révolution réussie. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir l’échec de quelque chose. Nous vivons dans une société vieillissante qui perd peu à peu l’envie de s’impliquer dans le monde pour s’adonner à son unique obsession, la santé. Or le rattrapage de la Révolution tranquille n’est pas terminé, le Québec est toujours l’une des sociétés les plus pauvres d’Amérique du nord avec un taux de diplomation universitaire sous la moyenne. De plus, avec la crise qui secoue actuellement toutes les universités québécoises, j’ai la sensation que nous saccageons une ressource pour construire une magnifique idole un peu à l’image (en plus utile, je le concède) des statuts de l’île de Pâques. Notre société peut-elle déjà se permettre de flusher ses rêves collectifs sur l’autel de la sacro-sainte santé et de l’équilibre budgétaire ?
Commentaire par Raphael @ 11:35