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mercredi 6 février
Vous me manquez
Il y a six ans que je veux écrire ce texte.
Je ne trouve toujours pas la première phrase, mais maintenant je me sens l’obligation de le faire même si aucun mot ne sonnera assez juste pour commencer.
J’ai vécu le suicide de trois personnes dans ma vie: un où j’étais trop jeune, l’autre d’une personne très proche que j’adorais et enfin un dernier, celui d’un ami, que j’ai appris à retardement. J’ai aussi vécu les tentatives de deux proches…
J’en ai parlé amplement, simplement parce que la douleur me portait. Même si j’en avais envie, je n’ai jamais pris la parole en public sur ce sujet, parce que je sentais mes motivations trop narcissiques, parce que ça n’aurait été que le spectacle de moi qui pleure.
Nous avons inauguré dimanche la semaine de sensibilisation à la prévention du suicide. Partout on nous dit de nous impliquer, de parler, d’écouter, partout on nous explique que le suicide est spontané, issu d’une crise… Il ne l’est pas tout le temps. Moi, les suicides que j’ai connus sont issus de longues souffrances de longs silences et d’une planification quant à la décision et à la méthode. Face à ces événements, j’ai entendu : « c’est son choix, je le respecte ».
Je ne peux pas être d’accord, toutes les cellules de mon corps se révoltent face à cette affirmation. Le suicide est un geste violent et d’une brutalité sans borne pour ceux qui restent et qui ne pourront jamais surmonter leur culpabilité. Le suicide ce n’est pas Roméo et Juliette qui quittent un monde cruel pour retrouver leur amour dans l’au-delà. Le suicide est froid, flasque et pâle, sans aucune poésie parce que pour ceux qui restent, il n’y a pas d’au-delà. Pour ceux qui restent, il y à la petite impossibilité de partager chaque merveilleuses ou moins extraordinaires nouveautés : il n’a pas vu les attentats du 11 septembre, il n’a pas entendu le nouveau Peter Gabriel, il ne jouera jamais avec mes fils, j’aurais voulu lui faire entendre Songs de Regina Spektor, ce soir, j’aurais eu besoin de toi, maintenant, j’aurais eu besoin que tu te foutes de ma gueule, j’aurais eu besoin que tu me dises qu’elle est mignonne…
Le respect de ce choix n’est qu’une manière d’occulter cette horrible culpabilité. Or la vérité c’est qu’il est terriblement douloureux et contre-nature d’intégrer l’idée qu’un être humain puisse mettre fin à ses jours. À moins d’être aussi dépressive que la personne suicidaire, cette idée ne s’intègre que de manière dégoutante qu’après avoir passé deux ou trois ans ahuri et la bouche ouverte à vous demander pourquoi en serrant le vide dans vos bras… Je crois que nous n’avons jamais été conçu, que nous n’avons jamais évolué pour comprendre ça.
Une fin d’après-midi de mai en 2000, ma sœur et le beau-frère sont arrivés à l’appartement en disant « il y a quelque chose de gros à côté de chez toi, les caméras, l’ambulance… ». André Fortin venait de mourir. Le Plateau Mont-Royal était soudainement devenu un lieu dantesque, surréel, la chose était impossible. Moi, j’ai vécu la mort d’un voisin que je ne savais pas être mon voisin, j’ai vécu la frustration de n’avoir pas pu agir pour cette personne séparé de moi par quelques panneaux de gyprock et pourtant si loin, mais je n’avais pas compris. Quand la Presse a publié un des derniers poèmes de Fortin, sur son profond désarroi face à une vie qui n’allait nulle part dans un monde qui n’allait nulle part, je me souviens d’avoir eu l’impression de toucher quelque chose, de m’être identifié, d’avoir pleuré, mais je n’avais pas compris. Il a fallu qu’un an plus tard on m’arrache une partie de moi pour m’obliger à comprendre.
Si un jour l’idée de vous donner la mort revêt un sens, détournez le regard. Si vous ne comprenez pas pourquoi vous resteriez, dites-vous que vous ne le faites pas pour vous. Nous sommes irrémédiablement liés les uns aux autres. Dites-vous que vous le faites pour un voisin que vous ne connaissez pas mais qui ne demande rien d’autre que de prendre un scotch avec vous en vous écoutant chialer pour ensuite vous botter le cul, pour un vieil ami de CÉGEP que vous n’avez pas vu depuis trois ans mais qui, au nom de la fois où vous vous êtes connement écroulé de rire au milieu d’un boulevard, ferait tout pour vous. Dites-vous que vous le faites pour votre cousin qui vous adule et qui conserve encore religieusement dans son bureau l’une de vos reproductions d’une pochette de Genesis (Duke) que vous aviez négligemment faites un après-midi dont il conserve encore le souvenir. Si un jour vous avez l’impression d’avoir tout perdu parce qu’elle est partie, parce que votre carrière ou vos études (ou les deux) ne vont nulle part, parce que ce monde vous emmerdes royalement, dites vous enfin que vous le faites pour vos enfants… même si ce sont ceux que vous imaginez.
Vous me manquez… et je me fait lentement à l’idée que vous me manquerez toujours. Je vous aime.
Commentaire par Raphael @ 0:10
Commentaires
Ton texte me touche sincèrement...
Commentaire par: Suz le 6 février