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mercredi 30 janvier
Cloverfield (journal d'un hypothyroïdien)
Cloverfield est probalement le film de science fiction le plus intelligent que j'ai vu de ma vie. Pas que ce film soit très intelligent, seulement la finesse et la rigueur du (non) scénario font soudainement augmenter la moyenne. Les scénaristes, en effet, ont nettement conscience des invraisemblances scénaristiques que cause l'histoire qu'ils proposent et les assument totalement pour construire une métaphore et une anti-fable sur le monde. Honnêtement, l'utilisation de la caméra subjective (une caméra mini-dv portée par l'un des personnages) et le gigantissime sujet qu'est la destruction de Manhattan en font à la fois, à mon sens, le premier véritable film de l'âge numérique et post-11 septembre. Il s'en dégage bien involontairement, et c'est probablement là son plus grand mérite, une certaine odeur révolutionnaire.
Le premier élément qui m'a marqué est que le film est construit comme un palimpseste. Au Moyen Âge, les moines manquaient parfois de parchemins pour leurs copies, ils choississaient à ce moment des oeuvres jugées moins importantes et lavaient les parchemins utilisés comme support pour réécrire par dessus (l'idée d'importance étant relative parce que, si ma mémoire est bonne, La politique d'Aristote est passé au lavage...je me rend compte que je sais pas si "passé" dans ce cas s'accorde au féminin, c'est "le" livre, "la" politique). Les scénaristes commencent par justifier l'existence du film que nous allons voir par des titres indiquant qu'il s'agit d'un document d'archive récupéré sur les lieux du sinistre d'un incident dont le nom de code est Cloverfield. Il s'agit d'une cassette dont le contenu commence par la captation d'un matin anodin à Manhattan où l'un des protagonistes documentent ce qui est pour lui une journée extraordinaire. Ce préambule est vite remplacé par la documentation d'une soirée d'adieu pour un jeune homme partant occuper un emploi au Japon (Godzilla est souligné au crayon gras volontairement, comme le placement média (de Nokia surtout) ce qui nous rappel qu'il s'agit d'un film écrit, mis-en-scène et monté, pas d'une véritable réalité), nous finissons par comprendre que deux couches de films se superposent, celui sur la journée de rêve de Beth et Richard et celui de la soirée cauchemardesque de l'invasion puis de la destruction de Manhattan. Des éléments du premier film font parfois irruption dans le second de manière parfaitement incongrue (mais scénaristiquement assumé comme indication de la marque d'une écriture cinématographique). Enfin le film se termine sur le générique de la version blockbuster de ce que nous venons de voir: "Paramount picture présente Cloverfield".
C'est à mon sens, et c'est ce que beaucoup de spectateurs n'ont pas compris trop habitué qu'ils sont à la construction linéaire des blockbusters habituels, ce qui permet de construire le sens de Cloverfield. C'est en fait la manière de placer des gens parfaitement ordinaires dans une situation extraordinaire face à laquelle ils sont forcés de changer la position qu'ils ont face à des éléments de leur vie. C'est un peu ce que Spielberg faisait dans La rencontre du 3e type d'abord, mais plus tard dans E.T.. Les scénaristes poussent cet élément un peu plus loin, là où les personnes ordinaires devenaient le centre de l'histoire, les protagonistes de Cloverfield restent en marge de l'action extraordinaire qui se déroule. En ce sens, plutôt qu'un drame (les bons contre les méchants) Cloverfield est plutôt une tragédie (nous devons assumer notre destin).
Cette nouvelle forme de tragédie est issue de la position historique précise que nous occupons: d'une part nous sommes confrontés à des événements apocalyptiques qui nous dépassent (le 11 septembre) et le mode de fonctionnement de nos sociétés démocratiques nous frustre du mode de confrontation que nous avons historiquement construit (l'avènement d'un héro qui règle nos problèmes) et que nous avons récemment réinterprété (la possibilité de nous transformer en héro, c'est un peu l'idée derrière American Idol ). D'autre part, la production d'appareils qui nous permettent tous de produire quotidiennement du discours public et de le diffuser, nous fait croire en notre capacité de devenir des héros médiatiques (en ce sens, le mode narratif de Cloverfield est socialement parfaitement justifié malgré ce que certains critiques ont pu dire). Cette contradiction est au fond la forme exacerbée de l'opposition individu/structure produite par la modernité. La réponse de Cloverfield à cette opposition est brutale: nous restons marginaux et nous ne disposerons jamais que de notre tribu. Vivons (et mourrons) en structurant notre vie en fonction de cette idée.
Commentaire par Raphael @ 11:55